— Je vais te détruire, murmura Anna. Je vais te détruire, toi et tous les dégénérés de ton espèce.

    Elle prit une lente inspiration contrôlée, bomba sa poitrine, puis retint son souffle. Son regard cessa alors de ciller, et ses yeux devinrent aussi ténébreux que les longs cheveux noirs qu’elle tenait attachés le long de sa nuque. Quand elle ferma son œil gauche, il ne sembla plus rayonner d’elle qu’une sérénité glaciale. Après un court instant, elle appuya sur la gâchette et la tête de la cible explosa en morceaux !

    — Youhou ! En plein dans le mille ! cria une voix fluette et enfantine à côté d’elle. C’est sûr qu’avec toi, les cyborgs ont du souci à se faire !

    — Merci Patch, répondit-elle à son ami. Tu peux changer le mannequin s’il te plaît ?

    — Oui bien sûr, tout ce que tu voudras !

    Patch trottina jusqu’à un petit établi de ferraille rouillée, où il saisit une nouvelle tête en bois qu’il alla visser sur le mannequin de tir. De son côté, Anna rechargea son fusil puis se remit en position. Cela faisait des heures qu’elle s’entraînait ainsi, sans interruption. Elle voulait être prête pour le jour où elle serait vraiment face à eux. Face aux cyborgs.

    — De toute façon ce ne sont même plus des humains…, pensa Anna.

    Et peut-être avait-elle raison. Ces êtres que l’on appelait cyborgs avaient été de simples hommes autrefois. Mais leur soif d’évolution fut telle qu’ils avaient voulu transcender leur humanité. Forts de leurs découvertes scientifiques et biotechnologiques, ils avaient réussi à modifier leurs organes fragiles ou déficients pour obtenir un corps puissant et supérieur. Leur immoralité les avait même poussés jusqu’à améliorer leurs caractéristiques mentales, au point que la plupart d’entre eux en étaient devenus fous.

    Anna le savait depuis toujours, les cyborgs étaient l’ennemi numéro un. C’était eux qui avaient perpétré le génocide de 2115 sur les peuples jugés inférieurs. Eux qui par là même, avaient exterminé ses parents alors qu’elle n’était qu’un bébé. Et c’était à cause d’eux qu’aujourd’hui elle était obligée de vivre cachée. Elle les haïssait plus que tout au monde. D’une haine qui lui collait à la peau et lui serrait les entrailles.

    Heureusement, au milieu du chaos qu’avaient été les premières années de sa vie, un homme avait su être là pour elle. Le Grand Archiviste Howard l’avait recueillie et protégée, comme l’aurait fait un véritable père. Il lui avait offert un abri au sein de cet immense château, où elle avait pu trouver une nouvelle famille, la communauté. Comme Anna, tout le monde ici devait beaucoup à Howard. C’était lui qui avait sauvé la vie de la plupart des membres, mais aussi lui qui connaissait le mieux l’histoire du monde moderne. C’était un puits de connaissances et de sagesse que chacun ne pouvait que respecter. D’autant plus qu’il était le seul à s’aventurer au-dehors pour ramener des vivres, au risque de tomber sur les cyborgs.

    — Mais ça, ça va changer ! pensa Anna tout haut. Bientôt je serai prête à l’accompagner !

    — Attention Anna, tu parles encore toute s…

    Pan !

    Anna venait de tirer, explosant une nouvelle fois la tête de ce pauvre mannequin de bois.

    — Ne refais jamais ça ! implora Patch qui tentait de garder son cœur dans sa poitrine.

    Satisfaite de son tir, Anna déposa son fusil sur l’étagère à côté d’elle, et commença à tourner les talons.

    — Allez viens Patch, c’est bientôt l’heure du repas. Tu ne voudrais pas être en retard ?

    — Ah ça non ! répondit-il en sautillant.

h

    La salle à manger était la plus grande des pièces du château, mais aussi la plus faiblement éclairée. Comme partout ailleurs, les fenêtres ne laissaient percer aucune lumière. Elles avaient été calfeutrées de noir afin d’éviter tout danger. Les cyborgs pouvaient détecter des cibles à des kilomètres, et personne n’avait jamais tenté l’expérience d’ouvrir ne serait-ce qu’un battant.

    Quand Patch et Anna arrivèrent autour de la table, tout le monde était déjà installé. La communauté comptait une cinquantaine de membres, et Anna avait toujours ce même pincement au cœur à chaque fois qu’elle retrouvait sa famille réunie au grand complet. Seul manquait Howard.

    — Moi aussi j’ai faim ! dit Patch, comme pour répondre au ventre d’Anna qu’il avait entendu gargouiller.

    Quand Howard arriva enfin, tous les membres de la communauté se levèrent ensemble et s’inclinèrent avec déférence pour le saluer.

    — Bonjour Grand Archiviste ! dirent-ils à l’unisson.

    — Bonjour mes jeunes amis, répondit Howard de sa voix rauque et charismatique.

    Il se posta en bout de table à la place qui lui était réservée, et tout en restant debout, il déclara :

    — J’arrive de l’extérieur et croyez-moi si je vous dis que mon cœur souffre. Je suis terrifié par ce que je vois à chacune de mes expéditions. Je vois un monde en ruine.

    Il marqua un silence avant de poursuivre :

    — Je suis persuadé qu’un jour, la guerre contre les cyborgs prendra fin. Mais je sais aussi que pour voir ce jour arriver, nous devons tous nous impliquer.

    Quand Howard parlait, il arrivait à réveiller et à mobiliser toutes les forces enfouies en chacun des membres de la communauté.

    — Je compte sur vous. Continuez à vous entraîner. Car viendra le temps où nous devrons tous combattre.

    Il s’assit, puis déclama avec chaleur :

    — Je vous en prie mes jeunes amis, mangeons.

    Les grandes marmites disposées sur la table furent débarrassées de leur couvercle, et le plat fut réparti équitablement entre tous. Comme chaque jour, c’était un plat unique, une sorte de purée grise dans laquelle se promenaient parfois quelques grumeaux.

    Patch se jeta sur sa ration et l’avala presque d’une bouchée.

    — Et voilà ! Comme à chaque fois, j’ai encore faim !

    — Patch, arrête, tu sais bien que Howard fait de son mieux pour nous ramener de quoi manger.

    — Oui mais j’ai faim, moi !

    Anna le regarda entièrement, et constata avec tristesse qu’il avait encore maigri. Elle ne s’en était même pas rendu compte.

    — Allez tiens, mange, sinon tu ne grandiras jamais !

    — Bah, et toi alors ?

    — T’occupe pas de moi. Je n’ai plus faim…

    Sur ces mots, elle se leva et alla trouver Howard en bout de table.

    — Excusez-moi Grand Archiviste. Puis-je vous parler seul à seul ?

    — Bien sûr Anna, viens.

    Ils s’éloignèrent un peu des autres avant qu’Anna ne reprenne la parole :

    — Je sens que je suis prête. Je suis prête à combattre ! Je m’entraîne tous les jours. S’il vous plaît, Grand Archiviste, laissez-moi vous accompagner à l’extérieur. Nous pourrions ramener davantage de nourriture.

    — Anna, je t’en prie, appelle-moi Howard.

    Il réfléchit, puis poursuivit :

    — Ici tout le monde s’entraîne, et c’est normal. Un jour viendra où tu auras l’occasion de faire tes preuves, Anna. Tu n’es pas encore prête, mais je suis certain que tu le seras très bientôt.

    Il l’invita à retourner s’asseoir.

h

    — Pourquoi t’es allée voir Howard ? interrogea Patch avec des yeux ronds.

    — Pour rien. Je voulais juste sav…

    Elle fut soudain coupée par l’alarme générale du château ! Les lumières s’éteignirent, et il n’y eut pour éclairer la salle plus que le clignotement angoissant d’un néon rouge. Howard se leva précipitamment et cria à l’attention de tous :

    — Ils nous ont trouvés ! Les cyborgs nous ont trouvés ! Allez chercher vos armes !

    Après une latence générale provoquée par l’incompréhension, tout le monde se mit à courir en direction de l’armurerie. Anna se leva d’un bond.

    — Patch, viens, suis-moi ! … Patch !

    Il était resté assis, les yeux grands ouverts, complètement paniqué.

    — Patch, écoute-moi ! Va te cacher dans la chambre ! Patch, tu m’entends ? Cours ! Vas-y ! Maintenant !

    Son corps frêle fut parcouru d’un frisson. Il se leva tant bien que mal et obéit. Anna quant à elle courut jusqu’à l’armurerie où elle retrouva les autres. Elle s’efforça de leur offrir son regard le plus déterminé, et vit Howard s’approchait d’elle en lui plaçant la main sur l’épaule :

    — Tu voulais faire tes preuves… Bats-toi !

    C’était la première fois qu’Anna voyait de la peur dans ses yeux.

    Elle prit ainsi son fusil sur l’étagère, et s’engouffra par la porte en direction de l’aile gauche du château.

h

    Après quelques minutes à courir, Anna se rendit compte que les autres ne l’avaient pas suivie. Elle continua à progresser lentement, et avec prudence. Les cyborgs étaient certainement déjà à l’intérieur.

    Soudain, elle entendit des coups de feu au loin, suivis de cris de douleurs. Prise d’une bouffée de stress, elle se remit au pas de course et descendit les marches qui menaient aux cuisines. Tenant son arme dans les mains, elle enfonça la porte du pied, quand elle tomba face à Howard, étendu à terre, mort.

    — Que… Non ! Howard !

    Tout à coup, il y eut un léger bruit derrière elle. Anna fit volte-face et se retrouva nez à nez avec un cyborg qui se rua sur elle. Elle n’eut pas le temps de réagir. En un éclair, il l’avait déjà désarmée et la plaquait désormais au sol.

    Il était vêtu de noir, et ses yeux semblaient mécanisés. C’était la première fois qu’Anna en voyait un en vrai.

    — Lâche-moi, putain de cyborg !

    Elle voulait qu’il crève ! Qu’il paye pour tous les autres ! Se débattant avec rage, elle réussit à dégager sa main droite qu’elle envoya en coup de poing dans la tête du cyborg :

    — Tiens, ça, c’est pour le génocide de 2115 !

    Il se passa alors quelque chose d’étrange. Les yeux mécanisés de son ennemi tombèrent à terre, et Anna découvrit sur le visage du cyborg deux yeux tout à fait humains.

    — Mais qu’est-ce que…

    Le cyborg retrouva alors ses esprits et saisit les mains d’Anna, qu’il attacha dans son dos. Il la fit s’asseoir à terre, puis lui dit, essoufflé :

    — Il n’y a pas de cyborg… Vous avez été manipulée, Madame. Nous sommes en 2017.

    Il se tourna alors vers un autre homme qui venait d’entrer dans la pièce, et lui adressa un petit hochement de tête. L’autre se pencha pour activer son talkie-walkie, et déclara :

    — Section 4 du GIGN au rapport. Secte du Grand Archiviste neutralisée.

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Catégories : Nouvelles à chute

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